Silent hill

Le tunnel est fermé. 

Le miroir en face de moi ne renvoie que le pâle reflet de mon visage. Confronté à moi-même, j’inspire profondément. Mary… Est-il vraiment possible que tu te trouves ici? Pourquoi ai-je du mal à me reconnaître ? Serait-ce à cause de la faible lueur qui règne à l’intérieur de ces toilettes d’aire de repos ? Je sors.  Dehors l’air est lourd, pesant. Il ne fait pas sombre mais le ciel est gris, tout est silencieux. En contrebas, j’aperçois Silent Hill et son lac, comme noyé dans un épais brouillard. 

A gauche, il y a un tunnel. C’est le seul moyen d’accéder au centre de la ville, mais il semble s’y être produit un accident ou quelque chose car l’entrée est étrangement bloquée. Pour seule indication, un panneau délabré portant une inscription peinte maladroitement en rouge marron : « Route barrée ». Contraint de stopper, j’ai garé ma voiture sur cette aire de repos juste avant ce passage vers la ville. Dans ma poche, je garde précieusement une lettre que j’ai reçue il y a quelques jours. Une lettre envoyée par Mary… le nom de ma femme… 

Ma femme est morte il y a trois ans d’une grave maladie… Et croyez moi, les quelques mots inscrits sur ce morceau de papier m’ont plongé dans la confusion et le malaise le plus total: « Cette ville apparaît dans mes rêves agités, Silent Hill. Tu m’avais promis de m’y ramener un jour, mais tu ne l’as jamais fait… 

Je t’attends, dans notre lieu à nous… Mary » 

C’est ridicule… Une morte n’écrit pas… Malgré tout ce qui pourrait me faire croire que la revoir un jour est impossible, ou que quelqu’un me joue un mauvais tour, je persiste… je persiste à penser que… finalement… elle n’est peut être pas morte… 

Il n’y a pas de doute, c’est bien son écriture… « Mary, es-tu vraiment là à m’attendre? » 

Je m’appelle James Sunderland, et aujourd’hui, ma vie ne mérite pas d’être racontée, et ne m’apporte rien que je puisse perdre … Après le décès de celle que j’aimais tant, j’ai essayé de recommencer à construire une nouvelle vie. Mais je n’ai jamais véritablement réussi à reprendre le dessus. La douleur émotionnelle et le vide que je ressens chaque seconde depuis trois longues années m’empêchent de faire le deuil de ma femme…  Elle me manque terriblement…  Nous étions mariés depuis 6 ans et avant que cette terrible maladie ne se déclare. Un été, on avait choisi la paisible bourgade touristique de Silent Hill pour passer nos vacances. On avait passé une journée merveilleuse au bord du lac Toluca, à regarder l’eau et à parler de tout et de rien. C’est pour cela que je lui ai promis de revenir un jour, on ne s’était jamais senti aussi bien. J’avais aussi filmé notre séjour mais, malheureusement, j’ai oublié la cassette dans la chambre d’hôtel où nous avions séjourné.  Depuis que j’ai reçu cette lettre, un détail de notre séjour me hante continuellement: Avant de partir et finir nos vacances chez nous, nous avions visité la cité historique, où des tableaux et des écrits retracent l’histoire de l’ancienne prison de la ville. Et une peinture sur toile aux couleurs sombres m’avait fortement marqué ce jour là : « Jours de brume, restes du jugement ». J’en ai encore des frissons aujourd’hui de repenser à cet homme aux allures impressionnantes tenant une lance démesurée avec derrière lui, des cadavres dans des cages… 

Dans la brume.  Bon, il faut trouver un moyen de passer et essayer de trouver celle que je recherche. Je sors une carte de la ville du vide poche de ma vieille Ford grise et l’examine attentivement. Apparemment, un chemin qui longe le tunnel par la forêt pourrait me permettre d’atteindre la ville. Je lève les yeux et, effectivement, un chemin se trouve là.  Je prends la carte, ferme la voiture et je m’approche du sentier. Il est bordé de part et d’autre par de grands sapins. Comme une espèce de tunnel végétal, le chemin semble sinueux et mal dessiné à travers les arbres grisonnants. 

Je m’engouffre… L’atmosphère change subitement. Je trouvais déjà l’endroit bien silencieux, mais maintenant, il est totalement dénué de sons. Le brouillard se lève. J’ai l’impression que chacun de mes pas résonnent à travers la forêt environnante, et je m’efforce de faire le moins de bruit possible. Rien n’y fait, je me sens de trop dans ce silence dérangeant… Je suis seul… Pour être plus précis, je ne ressens personne… et j’ai la vague sensation de pénétrer dans un autre monde… 

C’est bien ma chance, la brume s’épaissit et je ne vois maintenant plus qu’à une dizaine de mètres devant moi. J’espère ne pas me perdre… Le vent se lève… Du moins, j’entends le bruissement qu’il provoque dans les sapins, mais… je ne le ressens pas… comme si l’air était calme… c’est étrange. Le vent ne semble avoir aucun impact sur la brume qui s’épaissit de nouveau. Je ne vois bientôt plus mes pieds…  Alors que mes oreilles s’étaient habituées au bruit du vent et aux claquements répétitifs de mes pas, quelque chose de nettement plus dérangeant vint s’y rajouter. Je m’arrête et écoute avec attention… plus rien. Je n’entends plus que les rapides battements de mon cœur qui résonnent dans mes tempes. Mon esprit me joue peut être des tours mais il me semble avoir entendu à quelques mètres de moi, une sorte de glissement, de frottement, suivi d’un faible gémissement. On aurait dit que quelque chose rampait sur le sol.  Pas vraiment rassuré, je reprends mon chemin. 

Cela doit faire maintenant de longues minutes que je marche en aveugle en plein brouillard, et je suis maintenant persuadé d’être suivi par ce que j’appelle : « la chose rampante ». Régulièrement je l’entends. Par moment, je crois même apercevoir une forme indistincte dans la brume. Bizarrement je ne suis plus effrayé. Ce qui me fait maintenant peur, c’est que le chemin sur ma carte ne correspond pas vraiment à celui que j’empreinte… Me suis-je perdu? De toute façon, ça ne sert a rien de faire demi tour, je n’en n’ai pas envie et… j’ai l’étrange sensation d’être attiré par la ville…  Rencontre entre les tombes 

Le brouillard semble être moins dense, et il me permet de voir se dessiner à quelques mètres devant moi une sorte de grand portail. Je m’approche.  Le portail en question est en fait une imposante grille de fer. Elle est scellée dans un vieux mur de pierre envahi par un lierre complètement desséché.  Je pose mes mains sur les barreaux couverts de rouille, et essaye de percer des yeux le tapis de brume qui s’étend devant moi. Par moment, il me semble réussir à distinguer ici et là des formes sombres aux ras du sol. 

Je pousse un battant.  Un effroyable grincement vient de s’échapper des gonds et mon cœur s’est emballé. J’aurais dû m’en douter… Je suis maintenant dans une grande clairière. Elle est parsemée en de nombreux endroits par de grosses pierres. En m’approchant de l’une d’elle, je remarque avec surprise qu’il y a quelque chose d’écrit dessus… un nom, deux dates… c’est une tombe, je viens de pénétrer dans un cimetière.

Le brouillard est étrange ici. Il est beaucoup moins épais que dans la forêt, mais il est très opaque au raz du sol… comme pour séparer le monde des morts du monde des vivants. A dire vrai, rien n’a l’air vivant par ici et je ne suis pas rassuré.  J’erre au milieu de ces tombes qui émergent tout juste de cette inquiétante nappe blanchâtre…

A ma grande stupeur, j’aperçois quelqu’un! Une femme, une jeune femme. Elle semble parcourir chaque pierre tombale à la recherche, peut-être, d’un proche enterré là… Soudain elle s’arrête, s’accroupi… et une grande tristesse semble s’abattre sur elle. Aurait-elle trouvé la personne qu’elle cherchait? Et s’attendait-elle vraiment à la retrouver là?

Je la laisse se recueillir quelques instants et m’approche doucement pour lui demander mon chemin:

« Excusez-moi, je… »  N’ayant même pas fini ma formule de politesse, et en un grand sursaut, elle se relève violemment en poussant un cri :

« Oooh!… Je suis désolé je… je… je voulais juste… »  Mince, elle devait penser être seule et je me suis approché trop silencieusement. Elle a l’air terrifié… J’essaye de la calmer:

« Non ça va, je ne voulais pas vous effrayer…je suis désolé… Je crois que je me suis un peu perdu…»  Son expression sur son visage devient étrange. Un mélange d’étonnement, de doute et de suspicion… Elle me dévisage pendant de longues secondes. J’ai l’impression qu’elle est surprise que j’ai pu me perdre ici… par hasard…

« Perdu ?!! 

- Oui… Silent Hill? C’est bien par là? 

- …Euh… oui… on voit mal à cause du brouillard mais il n’y a qu’une seule route. Vous ne pouvez pas vous tromper. »  Ouf, apparemment, je vais dans la bonne direction. En effet, en regardant un peu plus loin, j’arrive à distinguer la continuité du chemin que j’ai emprunté jusqu’ici.

Je la remercie et me retourne pour continuer vers la ville, mais elle m’interpelle :

« Euh…attends »  Je m’arrête, me tourne vers elle. Cette fois, je peux lire sur son visage de l’inquiétude ou alors de la peur, c’est difficile à dire…

Cette fille est décidément bien étrange. Elle doit avoir dix huit ans, et avec ses cheveux noirs et son regard sombre, j’avoue qu’elle me fout un peu la trouille…

« N’y allez pas!… la euh… la ville est…« bizarre »… il y a quelque chose de pas normal là bas… comment dire c’est… 

- Dangereux?… 

- …Oui… peut être… il y a le brouillard… et puis… »  Sa voix est saccadée, on dirait qu’elle veut me convaincre de ne pas y aller… Je l’arrête:

«  Ok!… merci… j’ouvrirais l’œil… 

- Je ne mens pas! 

- Non, je vous crois… seulement…je m’en moque un peu que ça soit dangereux ou pas. Je… j’y vais quand même, je dois y aller.  - Mais pourquoi? 

- …Je suis à la recherche de quelqu’un…une personne… très importante pour moi… je ferais n’importe quoi pour la retrouver… 

- Moi aussi, je suis à la recherche de ma mam… ma mère. Je ne l’ai pas vu depuis si longtemps… Je croyais retrouver mon père et mon frère mais (elle regarde rapidement la tombe juste à coté d’elle)… non, il n’y a personne… » 

Puis soudain elle parait désolée et confuse:

« …Oh… excusez moi… ce n’est pas votre problème. - Non… ne soyez pas désolée… j’espère sincèrement que vous les retrouverez. 

- …Oui…merci, vous aussi…» La conversation s’arrête là… Elle se retourne lentement et s’agenouille prés de cette tombe qui porte le nom de Thomas Orosco…

Je me retourne également… pensif… La conversation que je viens d’avoir me trouble. Qui est cette fille en fait? Pourquoi m’a-t-elle lancé ce regard accusateur lorsque je lui ai dis que j’étais perdu?

Comme sorti d’un rêve, j’essaye de me souvenir de ce qui vient de se passer mais c’est dur…presque impossible… Ce dont je me souviens parfaitement, c’est que l’un comme l’autre, nous parlions doucement, lentement, avec de courtes pauses, comme si chacun essayait de cacher quelque chose… Pourtant, toutes mes réponses semblaient venir du plus profond de moi-même.

Pourquoi m’a-t-elle mis en garde, pourquoi dois-je me méfier de cette Silent Hill…? Que s’est il passé là bas? Pourquoi l’entrée de la ville est condamnée?

Trop de questions résonnent dans ma tête, mais une chose est sûre, je veux retrouver ma Mary. Peu importe ce qu’il m’en coûte, je dois la retrouver…pour que ma vie retrouve de nouveau un sens…

Je me remets en marche sur le même chemin qui m’a mené jusqu’ici. Le silence s’abat encore une fois sur moi…

A ma gauche se dessine une vieille église en pierre. Des planches pourries clouées en travers de chaque ouverture empêchent d’y pénétrer. De toute façon, je n’ai aucune envie d’y entrer, l’extérieur est déjà bien trop repoussant… Toute en avançant, je lève les yeux et observe le clocher. La cloche de bronze vacille d’avant en arrière mais aucun son ne résonne… Cette vision me glace le sang… Je détourne violemment mon regard et me dirige rapidement vers la sortie de ce cimetière… Une grille à franchir, me voilà hors de cet endroit…

Elle approche… 

Je marche… Je marche toujours dans la brume…le sentier est maintenant bordé par un petit muret en pierre. La ville approche. Je le ressens … Je commence même à « l’entendre ». Plus j’avance, plus j’entends ce bruit qui résonne au loin. Ce n’est pas évident à décrire mais ça ressemble à un continuel bourdonnement plaintif, avec par moment, des bruits sourds, comme d’énormes plaques de tôle qui s’entrechoquent… Mais ça a l’air tellement lointain !

Le muret a laissé place à une haie en piteux état, faite de poutres en bois… Derrière, j’aperçois difficilement des cabanons. On dirait un ranch mais pas de chevaux, aucune activité, tout est mort.

Plus loin je traverse le barrage hydraulique de Silent Hill qui alimente en électricité la ville, et qui alimente en eau le lac de Toluca bordant tout le nord de la ville. Personne… Tout est vide et abandonné. Tout me laisse croire que c’est une ville fantôme où je me rends… mais où sont les habitants bon sang !! Et ce bruit au loin!!! L’air devient irrespirable, j’étouffe, j’angoisse…

Silent Hill 

Ca y est. Enfin mes pieds foulent le bitume.

A en croire le panneau devant moi, je suis sur Sanders street. Je jette un regard aux alentours, mais j’ai du mal à reconnaître les lieux. Sans doute à cause de la brume qui stagne entre chaque immeuble ici et là. Tout est gris, monochrome et sans vie. Il reste seulement quelques voitures garées de part et d’autre de la rue. On dirait bien que les habitants ont quitté la ville…

Des bruits de pas!

Je scrute des yeux… rien… plus rien… Ça venait de droite, je fonce… Mes pas claquent sur le goudron et se répercutent sur les sordides façades poussiéreuses qui se dressent autour de moi…

J’arrive à un croisement. C’est étrange, les feux multicolores clignotent rouge mais ce qui retient toute mon attention, c’est l’immense traîné de sang sur la route!

Quelle horreur !! Ce n’est pas du sang séché, il est encore liquide et presque noir… Comme si quelque chose venait de se faire renverser par une voiture et… traîné sur plusieurs mètres… Mes jambes tremblent…

Quelqu’un s’est fait écrasé… et à en juger les horribles empreintes au sol, il a du ramper pour mourir plus loin… Inquiet, je regarde dans la direction que m’indiquent les traces…

Le brouillard ne semble épargner aucun recoin de cette région, mais une petite brise me laisse entrevoir quelques instants une ombre qui s’éloigne en titubant… Cette fois je cours, hors de question de laisser s’échapper la seule personne susceptible de m’expliquer se qui ce passe ici.

Mes jambes sont douloureuses, ma respiration saccadée et ma peur grandissante… BON DIEU MAIS POURQUOI JE NE RATTRAPE PERSONNE!!! Je n’ai pourtant pas rêvé, il y avait bien quelqu’un!!

Tout ce que je distingue ce sont les bâtiments qui défilent à droite et à gauche. Pas d’intersection! Je n’ai pas pu me tromper!!!

Mon corps refuse d’aller plus loin, je m’arrête en titubant, je suis épuisé… A chaque battement de cœur, la pression de mon sang résonne dans mes oreilles et mes tempes gonflent violemment. Je suis si essoufflé que j’ai l’impression que je vais m’évanouir… Penché en avant, mes mains tenant mes genoux, je respire le plus rapidement possible pour remplir mes poumons du peu d’oxygène que contient l’atmosphère qui règne ici…

Apres un long moment,  mes pulsations se sont calmées et ma respiration s’est ralentie. J’avale difficilement la salive séchée qui s’est amalgamée au fond de ma gorge et remarque que je ne suis plus sur du goudron, mais sur un large chemin de terre. Je viens en fait de passer un grand portail grillagé ouvert. D’après les inscriptions dessus, je viens de pénétrer dans une décharge publique.

L’ambiance ici est presque…« calme ». Les bennes à ordures sont vides, et à part quelques sacs de poubelles jetés ici et là, tout laisse croire que plus personne n’utilise cette endroit… ou plutôt qu’il n’y a plus personne pour l’utiliser. Cette idée que la ville soit totalement déserte me fait frissonner… Enfin déserte… à part la personne que je suis censé suivre. J’écoute attentivement mais rien, pas de bruit de pas… aurais-je rêvé? Aurais-je imaginé les traces par terre? Peut-être… je suis si fatigué…ou plutôt… presque endormi, vaseux, comme après une sieste ayant trop duré.

Au moment de décider de rebrousser chemin et de retourner au fameux carrefour pour vérifier si mon imagination ne me joue pas des tours, je m’aperçois que le bourdonnement que j’entendais au loin s’est arrêté. Mais pas pour laisser place au silence. Sur ma droite, une espèce de tunnel s’ouvre dans ce mur de brique rougeâtre qui borde la déchetterie. Ce que j’entends vient de là… un bruit relativement familier en fait. Ce chuintement stressant que crache une radio callée entre deux stations, ce bruit blanc que l’on entend lorsque l’on allume une télé sans antenne et que l’image n’est que neige tourbillonnante…

Je m’approche lentement…

 (bientot la suite)

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